L'IA et la fin d'un loisir : quand la technologie tue la passion musicale

L'intelligence artificielle révolutionne de nombreuses industries : service client automatisé, traduction, développement, journalisme, et même psychologie avec ChatGPT qui offre ses services de psy gratuitement. Cette transformation inquiète beaucoup, mais personnellement, ça ne m'alarme pas tant que ça. Chaque progrès révolutionnaire — la voiture, l'électricité, le téléphone, internet — a créé de nouveaux métiers et de nouvelles opportunités.

C'est déjà le cas pour moi avec Lounio : sans l'IA, il m'aurait été impossible de créer les descriptions pour chaque artiste. Ça aurait été bien trop coûteux en temps de rédiger les descriptions.

Mais il y a un aspect que je n'ai jamais vu discuter : l'impact de l'IA sur nos loisirs, et en particulier sur la pratique musicale. Pour la première fois dans l'histoire, une révolution technologique pourrait détruire un pan entier de nos activités personnelles.

Pourquoi pratique-t-on la musique ?

Avant de comprendre ce qui va disparaître, il faut se demander pourquoi on se lance dans l'apprentissage d'un instrument. Les motivations sont bien plus profondes et complexes qu'on ne l'imagine. D'abord, il y a cette recherche d'évasion — se vider la tête après une journée difficile, trouver un exutoire créatif qui nous permet de décompresser. La musique devient alors un refuge, un moment privilégié où l'on peut oublier le stress quotidien et se reconnecter avec soi-même.

Il y a aussi cette soif d'apprentissage et de défi personnel qui nous pousse. Maîtriser un instrument, c'est se prouver qu'on peut progresser, qu'on peut transformer des heures de pratique laborieuse en moments de grâce musicale. C'est cette satisfaction intense quand on arrive enfin à jouer ce morceau qui nous résistait depuis des semaines. Cette dimension d'accomplissement personnel est fondamentale : elle nourrit notre estime de soi et notre sentiment de compétence.

Bien sûr, il y a aussi l'aspect financier pour certains — l'espoir secret de pouvoir un jour en vivre, même modestement. Mais au-delà de l'argent, c'est surtout la dimension sociale qui compte. Apprendre la musique, c'est aussi développer sa créativité, rencontrer de nouvelles personnes qui partagent cette passion, créer des liens autour d'un langage universel. Et puis, soyons honnêtes, il y a cette dimension de séduction — on ne peut pas l'ignorer. Savoir jouer d'un instrument, c'est avoir un atout charme indéniable.

Le prestige social des "sexy hobbies"

Le plus important, c'est l'échelle sociale. Je tiens à appuyer là-dessus car c'est un sujet délicat. Bien sûr, avant tout, un loisir se pratique parce qu'on a sincèrement envie de le faire — sinon c'est absurde. Mais on sous-estime à quel point on le fait aussi pour les autres. Pour se faire respecter par les hommes et se faire désirer par les femmes.

Il n'y a pas de mal à ça. Quand on était petit, on rêvait tous d'être une rock star ou un joueur de foot professionnel. Quand on se lance dans un nouveau hobby, on veut pouvoir le montrer aux autres. On veut montrer le nouveau solo de Jimmy Hendrix qu'on sait jouer. C'est la classe !

Dès que tu te mets à la course à pied, tu ne résistes pas à la fierté de raconter au travail que tu viens de terminer ton premier marathon. Quand tu apprends à cuisiner, tu es fier de préparer un bon plat à ta copine et de voir son plaisir et son admiration dans ses yeux. Quand tu te produis à ton premier concert devant plusieurs dizaines de personnes, tes potes et ta copine, tu es fier.

Et c'est normal. On fait ça pour montrer qu'on est capable d'apprendre, de progresser et de produire de belles choses.

Je pourrais prendre mon exemple personnel avec ce blog : j'écris parce que j'aime écrire, réfléchir et développer mes idées. C'est avant tout pour moi-même. Mais ça me fait aussi extrêmement plaisir de savoir que j'ai des visiteurs qui me lisent, parfois plusieurs articles. J'aime raconter à mes amis que j'ai passé la soirée précédente à écrire sur tel sujet. Ça intéresse et fascine tout le monde. C'est ma petite fierté.

Une culture musicale figée

Nous sommes bloqués dans la culture musicale. Nous entendons toujours les mêmes musiques. Je vais m'entraîner à Basic Fit plusieurs fois par semaine. Il y a toujours de la musique : ce sont des remix de musiques célèbres — Michael Jackson, Aretha Franklin, Brothers Johnson, Marvin Gaye... Ce sont des remix pour éviter de payer les droits d'auteur. Basic Fit préfère payer des artistes pour faire des remix pourris de chansons célèbres plutôt que d'obtenir les droits de chansons inédites. Cela montre à quel point nous sommes bloqués dans le passé.

L'autre jour, je suis allé au restaurant. En rentrant, la musique était "I Wanna Be Your Lover" de Prince, parue en 1979, il y a 45 ans ! Les personnes qui écoutaient cette musique dans leur jeunesse ont aujourd'hui 65 ans !

Il n'y a rien de mal à mettre d'anciennes musiques, mais le nouveau musicien qui arrive apprend à jouer des chansons publiées il y a 45-70 ans. De la même façon que le musicien arrivé 10 ans plus tôt, et celui 20 ans plus tôt, 30 ans plus tôt... Nous sommes arrivés à un point où le jeune adolescent qui se met à la guitare va apprendre à jouer la même chanson que son grand-père apprenait à jouer deux générations plus tôt.

@beccasmelodies Beat it 🎸 wearing my new tee from Kimaa collective. Link in my bio 🫶🏾 (% Code: BECCA15) #guitar #michaeljackson ♬ original sound - becca ☆

Voici une jeune femme jouant Beat It à la guitare, chanson publiée sûrement avant la naissance de ses parents, en 1982. Elle pourrait jouer n'importe quoi. Mais elle apprend une vieille chanson.

Le premier coup porté : la musique électronique

On apprend à jouer d'un instrument de musique parce que c'est stylé. C'est la classe de jouer de la guitare, du piano, de la batterie, ou encore mieux de savoir chanter en même temps. Cela demande beaucoup de pratique — des milliers d'heures pour maîtriser un instrument.

Mais l'arrivée de la musique électronique a cassé une bonne partie de ce prestige. En quelques clics, on peut créer un beat exceptionnel à l'ordinateur. C'est une évolution formidable qui rend la musique bien plus accessible, mais ça a l'inconvénient de casser le prestige. Qu'est-ce qui a le plus de classe entre taper sur des toms et des cymbales avec des baguettes, et créer un beat sur son Mac puis appuyer sur le bouton play ?

Plus personne ne se lance à apprendre la batterie. Ça coûte cher, ça fait beaucoup de bruit chez soi, ça prend de la place, et on peut faire la même chose sur un ordinateur.

Le "style", c'est important. Il n'y a qu'à voir du côté du Harpejji, un instrument incroyable inventé en 2007, il y a presque 20 ans :

@harpejji

🎹+🎸=?

♬ original sound - Harpejji by Marcodi

Mais ce n'est pas "stylé". Tu ne peux pas bouger sur scène comme avec une guitare. Ça n'a pas l'imposance d'un piano ou d'une batterie sur scène. L'instrument permet de faire des choses fabuleuses, mais personne ne l'utilise parce que ça n'a pas le prestige des autres instruments. Vous imaginez un homme jouer du harpejji sur scène après un solo de Jimmy Page ou Brian May ? Ça n'a quand même pas la même prestance.

Le coup de grâce : l'intelligence artificielle

Maintenant, avec l'IA, on peut créer des musiques exceptionnelles :

En quelques prompts, il est possible de créer une musique exceptionnelle comme cette reprise de "Back in Black" d'AC/DC version soul.

Il devient impossible de distinguer une musique générée par IA d'une musique créée par des humains avec de vrais instruments. C'est révolutionnaire pour la musique : de la même façon qu'un développeur peut créer sa propre application et itérer sur son code avec de l'IA, un musicien va pouvoir créer super simplement ses propres chansons.

La mort d'un loisir

Mais ça détruit un loisir entier. Pourquoi s'entraîner pendant des années à pratiquer un ou plusieurs instruments si l'IA fait mieux en quelques prompts ?

La musique électronique avait déjà fait "un peu de mal" au milieu, mais là, ça va carrément l'achever. On ne va pas nous donner une médaille parce qu'on n'a pas utilisé d'IA pour créer notre album. C'est ce qui se passe déjà dans le monde : personne n'en a rien à faire que l'IA soit utilisée. Ce qui compte, c'est que le rendu soit bien.

Que du code soit généré par IA, ça n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est qu'il réponde à un besoin. S'il peut être fait plus vite et pour moins cher grâce à l'IA, tant mieux.

À ma connaissance, c'est la première fois qu'une révolution technologique va impacter négativement les loisirs. Les dernières révolutions comme le smartphone n'ont impacté que positivement les loisirs : facilité de découverte, de partage et d'apprentissage.

C'est dévastateur non seulement pour les musiciens, mais pour beaucoup de loisirs artistiques : la poésie, la peinture, le dessin... Il y a déjà des milliers de romans écrits par IA sur Amazon !

Un enjeu social sous-estimé

Les loisirs sont importants pour le développement personnel des individus, pour leurs relations et pour la reconnaissance sociale. C'est rarement discuté, l'impact de l'IA à ce niveau-là.

Comment gagner en popularité et en prestige maintenant que l'IA est là ? Comment plaire au sexe opposé ? Avant, il fallait des centaines d'heures de pratique dans n'importe quel loisir pour atteindre un certain niveau. Maintenant, en deux prompts, c'est résolu. Si tu dis que c'est fait par IA, ça enlève tout respect.

Et c'est particulièrement problématique pour les hommes. Notre façon de séduire, c'est de montrer nos compétences, notre maîtrise, nos talents. C'est comme ça qu'on plaît, en démontrant qu'on sait faire quelque chose de difficile, qu'on a investi du temps et de l'effort pour exceller dans un domaine. Savoir jouer de la guitare, c'est montrer qu'on a de la patience, de la discipline, de la sensibilité. C'est un signal social puissant.

Si on nous enlève ça, si n'importe qui peut créer de la musique parfaite en quelques clics, qu'est-ce qui nous reste pour nous démarquer ? Comment on fait pour impressionner, pour montrer notre valeur, pour créer cette attraction qui vient de la maîtrise d'un art difficile ? C'est la merde pour nous, littéralement.

Quand on voit l'impact désastreux qu'ont eu d'autres évolutions comme les applications de rencontre sur les relations sociales, j'ai peur que l'IA va engendrer de gros problèmes dans ces domaines aussi. Nous risquons de perdre bien plus que des emplois : nous risquons de perdre ces moments de fierté personnelle, ces victoires intimes qui nous construisent et nous permettent de briller aux yeux des autres.

La vraie question n'est pas de savoir si l'IA va remplacer les musiciens professionnels. C'est de savoir ce qui va remplacer cette satisfaction profonde qu'on ressent quand on maîtrise enfin ce morceau difficile, quand on fait vibrer une salle, quand on impressionne ses amis avec son talent durement acquis. Et surtout, comment les hommes vont-ils continuer à séduire et à se démarquer quand leurs principales armes — leurs compétences et leurs passions — deviennent obsolètes ?

Et ça, aucune IA ne pourra nous le rendre.