La crise des 35 ans

Ah, les crises existentielles ! On en entend parler partout : la fameuse crise de la quarantaine, celle de la trentaine où tout le monde se remet en question, ou même celle de la cinquantaine qui pousse à l'introspection profonde. Mais il y en a une qui passe souvent inaperçue, celle qui frappe autour de 35 ans. Pas une crise spectaculaire avec des divorces en cascade ou des voyages impulsifs vers Bali, non. Celle-là est plus sournoise, plus professionnelle. C'est la crise des 35 ans, ce moment où l'on se dit que tout est sous contrôle, et pourtant, le sol se met à trembler sous nos pieds. Personnellement, en tant que développeur avec une décennie d'expérience dans le dos, je l'ai sentie venir comme une vague qui monte lentement. Et je ne suis pas le seul. Laissez-moi vous expliquer pourquoi cette crise est si particulière et comment elle peut tout chambouler si on n'y prend pas garde.

À 35 ans, on a souvent l'impression d'avoir gravi l'Everest de sa carrière. Les années de galère sont derrière, et on savoure les fruits de son labeur. Mais c'est précisément là que le piège se referme. Cette crise n'est pas seulement une question d'âge ; c'est un croisement entre la satisfaction d'un parcours accompli et la réalité impitoyable d'un monde qui ne s'arrête jamais. Dans cet article, je vais décortiquer les facettes de cette crise : l'accumulation d'expérience qui nous endort, les changements fulgurants du monde du travail, les aléas personnels qui s'ajoutent au tableau, les signaux d'alarme à ne pas ignorer, et enfin, comment s'en sortir pour transformer cette période en opportunité.

L'expérience accumulée : un cocon confortable qui peut devenir une prison

Commençons par le positif, ou du moins ce qui semble l'être au départ. À 35 ans, la plupart d'entre nous ont une dizaine d'années d'expérience professionnelle dans les jambes. C'est du concret : des projets menés à bien, des compétences affinées, une expertise reconnue par les pairs et les employeurs. Dans mon cas, en tant que développeur, j'ai touché à tout : du backend en Python aux frontends en JavaScript, en passant par des bases de données SQL et NoSQL. J'ai bossé sur des applications web, des APIs, et même des outils d'automatisation. Résultat ? Un salaire décent et des conditions de travail bien meilleures qu'au début. Télétravail, équipe stable, responsabilités qui inspirent le respect. On se sent enfin "arrivé".

Cette expertise n'est pas volée. Elle s'est construite brique par brique. Souvenez-vous de vos premières années : les nuits blanches à debugger du code, les formations gratuites sur YouTube, les erreurs qui vous apprennent plus que n'importe quel tuto. À 35 ans, on maîtrise son domaine. On anticipe les problèmes, on mentor les juniors, et on négocie son avancement sans trembler. C'est gratifiant. Et là, le danger guette : la complaisance. On se repose sur ses lauriers. "Ma carrière est faite", se dit-on. "Maintenant, il n'y a plus qu'à profiter." Les weekends se remplissent de nos loisirs personnels plutôt que de tutoriels sur les dernières technos. Les conférences ? Bof, on y est déjà allé il y a cinq ans.

Mais ce n'est pas seulement une question de paresse. Il y a un aspect identitaire profond. À cet âge, notre métier devient une partie de nous-mêmes. Je me vois comme "développeur senior", et ça définit mes conversations, mes hobbies, même mes lectures. Si quelqu'un me demande ce que je fais dans la vie, c'est la première réponse qui sort. Cette identification forte est un atout, mais elle nous rend vulnérables. Imaginez : vous avez investi dix ans dans un skillset précis, et soudain, le vent tourne. Vous n'avez pas de plan B. Dans le dev, par exemple, j'ai vu des collègues se dire "tranquille, je connais bien le C++, pas besoin de faire du web", et se retrouver coincés quand les boîtes passent toutes leurs applications au web. On s'imagine une vie linéaire, éternelle, mais la réalité est bien plus volatile.

Cette phase de confort peut durer des années. Vous montez en grade, peut-être lead dev ou tech manager, avec un bureau sympa et des pauses café interminables. Mais sous la surface, une voix intérieure murmure : "Et si ça s'arrête ?" C'est le début de la crise. L'expérience est un trésor, mais si elle n'est pas entretenue, elle moisit. À 35 ans, on a les moyens de se former – temps, argent, maturité – mais on choisit souvent la facilité. Erreur fatale. Cette section seule pourrait remplir des pages, car l'expérience accumulée est à la fois notre force et notre talon d'Achille. Elle nous donne confiance, mais nous pousse à l'inertie. Et dans un monde qui accélère, l'inertie, c'est le risque de tout perdre.

Le monde change à toute vitesse : la menace invisible des révolutions technologiques

Passons maintenant au cœur du problème : le monde ne nous attend pas. À 35 ans, on a tendance à ralentir, à se caler dans un rythme confortable, mais autour de nous, tout bouillonne. Les jeunes pousses arrivent, affamées, prêtes à tout pour se faire une place. Ils bossent les week-ends, acceptent des salaires juniors, et apprennent à une vitesse folle. Ils sont déterminés, et ils visent notre chaise. Pire : ils sont prêts à faire notre job pour moins cher, avec une énergie que l'usure des années nous a peut-être volée.

Mais ce n'est pas seulement une question de concurrence humaine. Le vrai game-changer, c'est la technologie. Prenez l'IA : elle révolutionne tout. Dans mon domaine, on ne code plus de la même façon. Avant, un dev senior comme moi pouvait passer des heures à optimiser un algorithme. Aujourd'hui, on prompt Claude ou Codex, et en quelques secondes, c'est fait. C'est une révolution pareille à celle d'internet dans les années 2000. Souvenez-vous : il y a 15 ans, le smartphone a tout balayé. Accès internet partout, plus besoin d'être assis derrière un bureau pour faire une recherche Google, GPS en poche, traduction instantanée, partage de fichiers en un clic. Ça a donné naissance à Uber, Spotify, WhatsApp – des services qui étaient impossibles avant. Et on oublie que c'était un choc : adieu les cartes papier, adieu les aller-retour à la Poste pour envoyer des courriers, adieu les classeurs d'archives à conserver, adieu les lecteurs de disques.

Les révolutions, il y en a toutes les décennies. L'avion a tué les voyages en bateau longs ; la voiture, les chevaux ; le fax, les pigeons voyageurs (bon, presque). Dans le dev, c'est cyclique : des langages naissent, d'autres meurent. JavaScript a explosé avec les SPAs, le mobile avec iOS/Android. Manquez un train, et vous êtes has-been. À 35 ans, on a l'expérience pour s'adapter, mais on résiste souvent. "Pourquoi apprendre Rust quand Python fait l'affaire ?" se dit-on. Erreur : un junior avec l'IA fait la même chose que vous, sans vos années d'expérience. Votre plus-value s'évapore.

Et ne nous leurrons pas : l'IA, c'est l'extinction de masse pour les développeurs. Je pense que nous allons subir une réduction de 50 % des postes de dev dans les deux ans à venir, minimum. Peut-être 90 % dans les cinq ans. Les boîtes réalisent qu'elles peuvent faire avec deux devs ce que dix seniors faisaient avant. Et ces deux devs ? Des touche-à-tout de 3 à 6 ans d'expérience, avec une capacité d'adaptation monstrueuse et une vraie compréhension business : savoir ce que le client veut vraiment, se mettre à sa place, créer quelque chose dont il a réellement besoin. Exactement le contraire d'un senior de 35 ans bloqué dans ses certitudes techniques. Les devs tranquilles – ceux qui se sont dit "j'ai ma place, on a besoin de moi" – vont réaliser qu'ils se sont fait avoir. Dix ans à perfectionner un langage ou un framework, sans jamais comprendre que le business, c'est des compromis, des arbitrages, de la pragmatique – et soudain, plus besoin d'eux. Ils n'ont plus leur place. Il ne reste plus qu'à se reconvertir, trouver une autre voie. Voilà ce qui attend bon nombre de développeurs qui vont subir la crise des 35 ans.

Et ça ne s'arrête pas au tech. Dans la finance, les fintech comme Revolut ou N26 ont ringardisé les banques traditionnelles. Adieu les guichets, bonjour les apps sans frais. Combien de banquiers de 35 ans se sont retrouvés au chômage ? Toutes les agences ferment. En marketing, les campagnes TV et journaux ont cédé la place aux réseaux sociaux. Imaginez le choc il y a 15 ans : passer d'un spot à 100k euros à un post Instagram gratuit. Des agences entières ont fermé. Et les secrétaires ? Il y en avait partout il y a 20 ans. Aujourd'hui, Doctolib gère les RDV, Spendesk les notes de frais. Ces jobs ont disparu. Que font ces gens ? Ils se reconvertissent, ou ils coulent.

Rien n'est statique. Avant la révolution industrielle, un métier durait une vie. Maintenant, 20 ans maximum. À 35 ans, on est au milieu : assez expérimenté pour être visé, pas assez vieux pour la retraite. Un mauvais virage – une boîte qui rate le coche, un licenciement économique – et en deux ans, c'est la rue. Dans le dev, on a vite fait d'oublier qu'un senior bien installé à 70k par an peut, en un rien de temps, se retrouver en intérim au SMIC.. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont connu qu'un seul monde. Si on ne s'adapte pas et que notre job n'existe plus, on est éjecté.

Le monde change, et nous avec, ou sans nous.

Les problèmes annexes : quand la vie personnelle s'en mêle

Mais la crise professionnelle ne frappe pas dans le vide. À 35 ans, la vie perso commence à peser lourd, et ces aléas peuvent amplifier le désastre. C'est l'âge où les fondations familiales bougent : mariages qui se fissurent, enfants qui arrivent ou grandissent, responsabilités qui s'accumulent. Un divorce, par exemple, touche un couple sur trois autour de cet âge. Séparation, garde alternée, pension alimentaire – ça vide le compte en banque et l'énergie mentale. Ajoutez à ça un endettement post-divorce : crédit immobilier à rembourser seul, avocats à payer. Soudain, votre salaire "confortable" ne suffit plus.

Et la santé ? À 35 ans, on n'est plus invincible. Les maladies graves émergent : un cancer précoce, une dépression liée au burn-out, ou un accident stupide – moto sous la pluie, ski mal assurée. Perte d'un proche, aussi : parents qui vieillissent, amis emportés par la vie. Ces chocs émotionnels sapent la résilience.

Imaginez : vous perdez votre job parce que le projet sur lequel vous travailliez n'a pas abouti, et en parallèle, un divorce vous tombe dessus. Double coup. Vous cherchez du travail avec le cœur en miettes, les factures qui montent, et les enfants à charge. Dans le dev, où les entretiens sont extrêmement longs et stressants, c'est l'enfer. Ou pire : une maladie qui vous cloue au lit pendant que votre expertise s'atrophie. Ces problèmes annexes ne sont pas rares ; ils sont courants à cet âge. Ils transforment une crise pro gérable en tsunami. À 35 ans, on oublie souvent que la vie n'est pas un long fleuve tranquille.

Cette imbrication perso-pro est ce qui rend la crise des 35 ans si vicieuse. Elle n'est pas isolée ; elle s'entremêle avec tout le reste. Et quand tout s'aligne mal, c'est la merde totale.

Les signaux d'alarme : comment repérer la crise avant qu'elle n'explose

Maintenant, comment savoir si vous y êtes ? Les signaux d'alarme sont subtils au début, mais ils s'accumulent. Le premier : quand vous commencez à dire "de mon temps, on faisait comme ça". C'est le marqueur classique de la résistance au changement. Dans le dev, c'est par exemple critiquer les low-code platforms parce qu'"on perd le contrôle". Mais en réalité, c'est la peur de l'inconnu.

Autre signal : voir les nouveaux outils comme des gadgets. IA, cloud, nouveau framework – "bof, hype passagère". Erreur : demain, c'est votre bread and butter. Éviter les formations est un autre drapeau rouge. À 35 ans, avec un bon salaire, on a les moyens d'un MOOC ou d'une conf, mais on zappe pour "manque de temps". Résultat ? On stagne pendant que les juniors sprintent. La résistance au changement grandit avec l'âge et les responsabilités : famille, maison, on priorise la stabilité. Et le plateau de carrière : promotions rares, routine qui s'installe. Vous codez les mêmes features depuis des lustres ; l'excitation est partie.

Conclusion : transformer la crise en tremplin

En conclusion, la crise des 35 ans est réelle, mais pas inévitable. J'en vois autour de moi : des pros talentueux qui se reposent, inconscients des pièges. Ça me fait flipper, je les vois devenir has been petit à petit. On ne passera pas tous indemnes, mais on peut se préparer. Ne vous reposez pas : continuez les efforts et les habitudes qui vous ont permis d'arriver là où vous en êtes aujourd'hui, sans attendre d'être mis de côté pour vous secouer. L'expérience est votre atout, c'est un atout majeur, mais l'évolution est votre survie. À 35 ans, la vie ne fait que commencer.