On ne peut pas tromper le temps

On voudrait tous trouver le raccourci, la méthode miracle, le hack ultime pour apprendre plus vite, progresser plus rapidement, devenir meilleur en moins de temps. Mais la réalité est implacable : on ne peut pas tromper le temps.

La lecture ne se résume pas

Prenez la lecture. Vous pouvez lire un résumé d'un livre en dix minutes sur internet et cocher la case "lu" dans votre tête. Mais ce résumé sera oublié dès le lendemain. En revanche, passer dix heures plongé dans un livre, c'est tout autre chose. Vous rentrez véritablement dans le sujet, les idées s'imprègnent en vous, s'entremêlent avec vos propres pensées. Vous créez des connexions, vous générez des réflexions originales. Le texte long recâble littéralement votre cerveau à travers cette concentration soutenue. Cette transformation profonde ne peut se produire qu'à travers ce processus d'engagement prolongé avec le texte.

"Long text rewires your brain. You draw connections between ideas, generate original thoughts, and literally remodel your brain through sustained focus. That'll only happen through that process of grappling over a long text." — LindyMan

L'endurance ne se triche pas

Dans le sport d'endurance, c'est exactement pareil. Pour courir un marathon, il faut accumuler des heures d'entraînement en zone 2. Beaucoup d'heures. Et c'est profondément ennuyeux. On a tous cette tentation de varier les entraînements, de courir moins longtemps mais plus intensément, d'essayer de gagner du temps. Mais ça ne fonctionne pas comme ça. Pour courir longtemps, savoir courir vite ne sert à rien. Il faut courir longtemps, tranquillement, sans se fatiguer. Il n'y a pas de raccourci. On ne peut tromper le temps.

La force demande du temps aussi

Les sports de force ne font pas exception. Un gymnaste qui veut maîtriser la croix de fer aux anneaux doit enchaîner des sessions d'entraînement courtes et intenses pendant des mois, voire des années. Ce n'est pas seulement une question de muscles, ce sont surtout les tendons aux coudes et aux épaules qui doivent se renforcer. Et les tendons, ça ne se presse pas. On pourrait être tenté de multiplier les sessions, de les raccourcir ou de les allonger, d'augmenter l'intensité. Mais rien n'y fait : il faut laisser le temps aux tendons de se renforcer. Le temps ne se négocie pas.

La musique : l'illusion des prodiges

Quand on apprend un instrument de musique, on voit parfois sur les réseaux sociaux des gens qui jouent des morceaux extraordinaires après seulement quelques mois de pratique. Impressionnant, certes. Mais d'une part, ces personnes sont exceptionnellement talentueuses, et d'autre part, elles ne savent probablement jouer que ce morceau-là. Mettez-les dans une jam session avec d'autres musiciens ou dans un style différent, et ils seront complètement perdus.

Pour devenir vraiment bon, il n'y a pas de magie : il faut pratiquer des milliers d'heures, apprendre des centaines de chansons dans des styles variés, jouer avec des dizaines de musiciens différents pour comprendre les nuances et apprendre à s'adapter.

L'improvisation ? Ce n'est pas créer de la musique de toutes pièces ex nihilo. C'est prendre un enchaînement appris d'un musicien, le mélanger avec le phrasé d'un autre, le tout dans la sauce d'un troisième, avec une touche personnelle qui vient de vos propres expériences. D'un point de vue extérieur, on a l'impression que c'est créé spontanément. Mais de l'intérieur, c'est une fusion d'éléments issus de milliers de chansons que vous connaissez. Et pour ça, il faut du temps. On ne peut pas le tricher.

Écoutez le fabuleux solo de guitare de Let It Go du groupe Sault. C'est magnifique. Dans son solo, le guitariste a repris un phrasé du célèbre solo de Prince dans While My Guitar Gently Weeps . Arrivez-vous à le reconnaître ? C'est comme ça que fonctionne la musique. Il a pris un phrasé de Prince qu'il adore, l'a adapté à sa sauce avec ses propres idées et d'autres influences qu'il apprécie, pour en faire quelque chose d'unique. C'est comme ça que naît la grande musique : en fusionnant tout ce que l'on aime pour créer quelque chose d'original.

Les langues s'apprennent en vivant

Pour apprendre une langue, impossible de tricher avec Duolingo intensif ou un stage immersif de deux semaines. Il faut parler pendant des milliers d'heures, avec des personnes différentes pour comprendre les différentes voix, intonations et vitesses de parole. Il faut discuter de sujets variés pour acquérir le vocabulaire. Avez-vous déjà essayé de parler anglais avec un enfant de trois ans ? Ou avec quelqu'un d'Inde ? Il y a tellement de façons de parler. Il faut pratiquer énormément dans des contextes variés. Et ça prend du temps. On ne peut tromper le temps.

Le développement logiciel : pas d'exception

Le développement informatique ne fait pas exception. Oui, avec l'IA on peut créer des applications rapidement maintenant. Mais pour devenir vraiment bon, on ne peut quand même pas tromper le temps. Il faut réaliser des dizaines de projets différents, dans des technologies différentes, au sein d'équipes différentes, avec des personnes différentes, dans des méthodologies de travail différentes. L'expérience s'acquiert projet après projet, erreur après erreur, solution après solution. On ne peut tromper le temps.

Les tubes : l'effet du temps

Prenez les tubes musicaux connus de tous. On ne tombe jamais fou amoureux d'une chanson à la première écoute. Bien sûr, ce n'est pas parce qu'on nous force à écouter une chanson en boucle qu'on va l'apprécier, mais il faut toujours plusieurs écoutes pour vraiment aimer un morceau. Avez-vous remarqué cet effet pour les nouveaux tubes ? Vous les écoutez mais ça ne vous fait pas trop d'effet. Puis, après 3-4 écoutes, c'est bon, vous l'avez en tête.

Pourquoi tant de vieux tubes sont-ils encore connus aujourd'hui ? Parce qu'on les entend régulièrement : occasionnellement à la radio, dans la musique d'une publicité, dans un film. Certaines musiques s'insinuent dans nos têtes par répétition. Le temps fait son œuvre.

Prenez Don't Stop 'Til You Get Enough de Michael Jackson. Pourquoi cette chanson est-elle si ancrée dans l'inconscient collectif français ? Parce que nous l'avons tous écoutée pendant des années dans le générique du Loto. Le temps nous a eus.

L'amour prend du temps

Même le coup de foudre n'échappe pas à cette règle. On ne tombe pas amoureux instantanément. On croise des centaines de personnes par jour sans jamais tomber amoureux. Personne n'est tombé amoureux en traversant à un passage piéton. Il faut du temps, il faut côtoyer quelqu'un de manière récurrente pour développer des sentiments.

Le coup de foudre est peut-être rapide comparé à une relation qui se développe sur des mois, mais il nécessite quand même plusieurs rencontres. Il faut se croiser à la machine à café, discuter lors d'un apéro entre amis, se revoir à cette soirée la semaine suivante. Trois, quatre, cinq interactions avant que quelque chose ne se crée. Même le coup de foudre le plus fulgurant demande ce temps minimum d'exposition répétée. On ne peut pas tromper le temps.

L'expérience et la sagesse

Tromper le temps est impossible. Mais accepter le temps, c'est possible. C'est ce que l'on appelle l'expérience et la sagesse.

L'expérience et la sagesse se construisent sur le long terme, en accumulant des milliers d'expériences différentes. C'est dans la répétition, la confrontation à des situations variées, que notre cerveau tisse un réseau dense de connexions. Chaque nouvelle expérience vient enrichir ce réseau, créer de nouvelles associations, renforcer certains chemins neuronaux. Peu à peu, nous développons cette capacité à voir les patterns, à anticiper les conséquences, à comprendre les nuances. C'est un processus lent, organique, qui ne peut être accéléré artificiellement.

Daniel Kahneman, dans son livre Thinking, Fast and Slow , décrit ce phénomène avec ce qu'il appelle le "System 1" — notre système de pensée rapide, automatique et intuitif. Ce qui est fascinant, c'est que ce System 1 se développe et devient plus performant avec le temps et la pratique. Des activités qui nécessitaient autrefois réflexion et effort deviennent automatiques, presque instinctives. Un médecin urgentiste expérimenté diagnostique instantanément ce qu'un jeune interne mettrait des minutes à analyser. Un musicien chevronné improvise sans réfléchir là où un débutant doit consciemment chercher chaque note.

Et ça, il n'y a pas de magie. Ça prend du temps.

Il suffit de regarder la sagesse. On ne connaît personne de "sage" à 35 ans. Certains accumulent l'expérience plus rapidement et seront sages plus tôt, mais rarement avant 50 ans. La majorité des personnes que l'on considère sages ont plus de 60 ans. C'est pour cette raison qu'à Sparte, le Gerousia — l'assemblée des Anciens — n'acceptait que des hommes de plus de 60 ans. Chez les Romains, le Sénat était lui aussi composé d'hommes mûrs. Ils savaient que la sagesse ne pouvait se décréter, qu'elle était le fruit d'une vie entière d'expériences.

Pourquoi cet article est long

C'est pour ça que je prends le temps d'écrire des articles longs.

J'aurais pu exprimer cette idée en un ou deux paragraphes. D'ailleurs, vous pouvez demander à ChatGPT de résumer cet article et en trois minutes vous aurez compris le message que je voulais transmettre. Mais quinze minutes après, vous aurez oublié que vous avez lu cet article. Le lendemain, cela sera complètement sorti de votre mémoire.

Là, vous passez quinze minutes à lire cet article. Mais l'idée restera dans un coin de votre tête.

La prochaine fois que vous admirerez quelqu'un d'excellent dans son domaine, vous comprendrez qu'il a dû s'investir pendant des années. Vous saurez qu'il n'a pas pu tromper le temps.

Quand vous démarrerez un nouveau hobby, vous vous rappellerez qu'il n'y a pas de recette miracle. Que ça prendra du temps. Que le temps ne se triche pas, mais qu'il est votre allié.

Conclusion

Alors oui, on ne peut pas tromper le temps. Mais ce n'est pas une fatalité, c'est une libération.

Arrêtez de chercher le hack miracle, la méthode secrète, le raccourci magique. Ils n'existent pas. Et c'est une excellente nouvelle. Car cela signifie que la voie est claire : il suffit de s'y mettre, maintenant, et de persévérer.

Ce livre que vous voulez lire ? Ouvrez-le aujourd'hui. Cet instrument qui vous fait rêver ? Prenez-le en main ce soir. Ce projet qui vous trotte dans la tête ? Faites le premier pas cette semaine.

Le temps passera de toute façon. La seule question est : dans un an, deux ans, cinq ans, qu'aurez-vous construit avec ce temps ?

Le temps est votre allié, pas votre ennemi. Commencez maintenant, et laissez-le faire son œuvre. Il est puissant.